Les gouttes martelaient en rythme la peau de la femme. Preuve d’un réveil difficile, ses cils papillonnèrent à plusieurs reprises avant que les paupières ne s’ouvrent sur un ciel pluvieux. Contempler les nuages gris déversant leurs larmes de chagrin provoqua une gêne inexplicable au niveau de ses yeux. Ceux-ci la tiraillaient, lui donnaient l’impression de regarder le monde au travers d’éléments étrangers.
Ses muscles se contractèrent quand elle arracha son dos au sol spongieux pour se retrouver assise dans la vase. Sous le crachin continu, elle se sentit perdue, vulnérable. Son attention dériva sur son corps entièrement nu, couvert de boue mêlée à des traînées vermillon. Du sang séché. Il maculait ses épaules, ses seins. Une main s’égara sur cette peau souillée, remonta jusqu’à la gorge où elle rencontra les bords irréguliers d’une plaie en cours de cicatrisation. La coupure sans interruption s’étirait de gauche à droite sur son cou. La femme fronça les sourcils, incapable d’en saisir la provenance.
Sa frustration la poussa à se lever. À peine debout, ses doigts explorèrent ses traits, palpèrent des orbites qui continuaient à la déranger, y trouvèrent là encore nombre de caillots sanguins. Puis ses mains s’attardèrent sur sa chevelure, amas de tresses qu’elle jugea anormalement… placide ?
Une moue dépitée tordit ses lèvres. Quelque chose n’allait pas chez elle. Une certitude qui ne fit qu’accentuer son malaise face au néant insondable qui l’habitait. Au milieu de son chaos mental, certaines images s’imposèrent, provoquèrent colère et interrogation. Tout d’abord, une armure iridescente, une succession d’éclats lumineux quasi insoutenables. Après, un visage dépourvu du moindre signe d’empathie, encore plus froid derrière ses lunettes opaques. Puis la scène s’estompait, se diluait jusqu’à ne laisser que l’obscurité du vide. Quand elle monopolisa sa volonté, sa confusion se mua en gêne alarmante. Malgré tous ses efforts, la porte de sa mémoire demeurait obstinément close. Impossible de se rappeler plus. Ne subsistait d’elle qu’une parfaite inconnue.
Poussée par l’exaspération, la femme secoua la tête. Son regard démuni se porta au loin, vers une éminence où trônait un dôme géodésique. Le bâtiment avait perdu son combat contre le temps. Sa surface se lézardait en crevasses béantes, tandis que des fragments épars jonchaient le sol pour attester d’une ancienneté malsaine. Tout autour d’elle, des containers éventrés exposaient des carcasses concassées de robots, des bras, des jambes, des crânes. Plus près, parmi la brume, quelques corps humanoïdes en partie démantelés au milieu de fûts de produits chimiques ou radioactifs.
Un paysage de décharge à ciel ouvert.
Vivait-elle ici, au sein de ce mausolée fantomatique ?
Le retour de cette implacable absence de souvenirs. Elle scruta les environs à la recherche d’indices pouvant ranimer son passé et plissa les yeux en découvrant des impacts qui creusaient la terre en plusieurs endroits.
Des salves soniques.
D’où lui venait cette certitude ?
À proximité, des marques de pieds nus dans la boue, les siens, dessinaient une danse improbable. Elles se mêlaient à celles de bottes en une pagaille de mouvements rapides et désordonnés.
Un combat. Violent.
Comment pouvait-elle l’affirmer à partir de simples empreintes ?
Elle continua son inspection du sol. Là, l’individu s’était agenouillé à son côté avant d’en repartir. Ses traces rejoignaient d’épais brouillards où se dévoilait une étendue bleutée, un lac sans doute. Mais impossible de voir au-delà de l’horizon obstrué. Les roseaux couchés le long de la berge suggéraient qu’une embarcation avait accosté. Le sol gardait encore la marque d’une coque effilée.
La femme tourna la tête vers le nord, son attention accaparée par une chose mystérieuse. Au loin résonnait un appel qui l’attirait tel un aimant. Elle devait s’y rendre. C’était une nécessité, un besoin… vital. Sans réfléchir, l’Inconnue quitta le marais pour s’immerger dans l’onde froide et commença à nager.
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