LA QUÊTE

Sur une ile noyée de brumes impénétrables, une femme revient à la vie et se découvre amnésique. Mais une réminiscence étrange l'attire au-delà de l'horizon...

FRAGMENTS D'IMAGINAIRE
13 min ⋅ 25/07/2025

Les gouttes martelaient en rythme la peau de la femme. À plusieurs reprises ses cils papillonnèrent, preuve d’un réveil difficile. Les paupières finirent par s’ouvrirent sur des nuages gris qui déversaient leurs larmes de chagrin. Contempler le ciel provoqua une gêne inexplicable au niveau de ses yeux. Ils la tiraillaient et lui donnaient l’impression de regarder le monde au travers de deux corps étrangers.

Son éveil l’amena à prendre conscience d’une forme froide, écailleuse, lovée contre son ventre. Le serpent déplia ses anneaux, glissa contre sa hanche et quitta le giron douillet sans générer de peurs ni de répugnances. La femme tourna la tête sur le côté, observa les tiges herbacées s’écarter pour livrer passage à la vipère qui s’éloigna en ondulations souveraines. Ce départ suscita en elle une pointe de regret.

Des muscles se contractèrent. La femme arracha son dos au sol spongieux et se retrouva assise dans la vase sous le fin crachin. Elle se sentait perdue, vulnérable. Sa langue glissa sur des lèvres craquelées. Elle puisa de l’eau du marécage, la porta à la bouche où le liquide s’écoula en filets saumâtres. Aucune importance, elle avait trop soif pour faire la difficile.

Son attention dériva sur son corps entièrement nu, couvert de boue et de sang séché. De longues traînées vermillon maculaient ses épaules, ses seins. Une main s’égara sur la peau souillée, remonta jusqu’à sa gorge où elle trouva une plaie à peine cicatrisée, une coupure violacée qui s’étalait de gauche à droite. La femme fronça les sourcils, incapable d’en saisir la provenance. Ses doigts explorèrent ses traits, s’attardèrent sur des orbites qui continuaient à la déranger. Une moue dépitée tordit ses lèvres face à son incapacité à s’identifier. Sa frustration la poussa à se lever. À peine debout, elle sentit sous orteils une forme qui attisa sa curiosité. Une brève incursion dans la vase exhuma un arc brisé dont le toucher lui procura du réconfort.

Pourquoi ?

Elle monopolisa sa volonté à l’encontre du néant insondable qui l’habitait. Une douleur sourde s’épanouit sous son crâne, comprima ses tempes. Au milieu d’une succession d’images chaotiques, un visage s’imposa, provoqua colère et interrogation. Un personnage blond avec d’étranges ronds fumés cerclés de métal lui protégeant les yeux.

Puis le noir. Le retour de cette implacable absence de souvenirs.

Poussée par l’exaspération, la femme secoua les boucles d’ébène qui cascadaient sur ses épaules. Impossible de se rappeler. Malgré ses efforts, la porte de sa mémoire demeurait obstinément close. Ne subsistait d’elle qu’une parfaite inconnue.

Son regard démuni balaya les environs à la recherche d’indices pouvant ranimer son passé. À quelques distances de là, un temple avait perdu son combat contre le temps. Son fronton lézardé, les fragments épars de pierre au sol attestaient de son ancienneté. De vénérables statues de guerrières portant lance et bouclier en défendaient encore l’accès. Plus loin, au travers des colonnes couvertes de lierre, se dévoilaient d’épais brouillards. Ils dérivaient sur une étendue bleutée, sans doute un lac, mais impossible de voir au-delà de l’horizon obstrué. À proximité de la berge, des roseaux couchés suggéraient qu’une embarcation avait accosté. Le sol gardait la trace d’une coque étroite. Des empreintes de bottes en partaient et y revenaient, toutes identiques. Ici, elles se mêlaient à celles de pieds nus, les siens, en une belle pagaille d’exécution de mouvements rapides et désordonnés. Des flèches éparses fichées en terre montraient que l’arc brisé avait servi sans atteindre de cibles.

La femme tourna la tête vers le nord, son attention accaparée par une chose mystérieuse. Là-bas résonnait un appel qui l’attirait tel un aimant. Elle devait s’y rendre. C’était une nécessité, un besoin… vital.

Sans réfléchir, l’Inconnue quitta le marais pour s’enfoncer dans l’onde froide et commença à nager…

***

Après un temps indéfinissable, la femme émergea du mur de brumes et retrouva un ciel dégagé. Elle atteignit de nouvelles rives où une fois sortie de l’eau elle s’interrogea sur ce nuage étrange. Il stagnait toujours à la même place, masse immobile que la force du vent échouait à dissiper.

Elle haussa les épaules et se dirigea vers une masure bâtie sur une colline. De loin, elle avait vu une paysanne s’activer à ranger son linge. Nullement gênée par sa nudité, l’Inconnue la rejoignit d’un pas décidé. À son approche, elle leva une main en signe amical :

— Holà ! Bonjour, ma Sœur ! Peux-tu me dire où je me trouve ? Je viens de la terre par-delà le brouillard. J’ai perdu tout repère et ma mémoire me fait défaut.

Sa voix rocailleuse la surprit, mais pas autant que l’effet de ses paroles. La fermière poussa un cri et recula. Elle ferma les paupières et exécuta un signe étrange, index croisés l’un sur l’autre. Ses lèvres marmonnèrent des prières à l’attention d’un certain Protecteur.

Perplexe, l’Inconnue pencha la tête sur le côté. Était-ce un salut de bienvenue ?

Par courtoisie, elle imita le geste et se rapprocha alors que la paysanne trébuchait, couinait avant de retrouver son équilibre et disparaître en trombe dans sa demeure. La porte claqua et l’Inconnue resta les bras ballants, incapable de comprendre cette débandade.

Suis-je si horrible à voir ? s’interrogea-t-elle.

Afin de ne pas en effaroucher d’autres, elle conclut qu’il serait préférable de se couvrir. Elle s’empara d’une tunique encore humide pendue à l’étendage. Sur la balustrade de l’auvent, elle avisa une cape de bure abandonnée avec une vieille paire de bottes à côté. La femme réquisitionna le tout sans se poser de questions. Camouflée sous cette tenue au contact irritant, capuche tirée sur le visage, elle reprit sa marche, toujours convaincue d’aller dans la bonne direction.

Après une traversée solitaire de la lande, elle finit par rejoindre une voie pavée qui rompait avec la monotonie des herbes éparses et autres buissons épineux. Malgré la distance parcourue, elle ne souffrait pas de la fatigue. Incapable de se rappeler à quand remontait son dernier repas, elle sentait toutefois la faim tenailler son estomac.

Une carriole tirée par un attelage de chevaux la doubla sans s’arrêter. À l’intérieur, quelques visages curieux se tournèrent dans sa direction, mais sans lui porter réelle attention. Satisfaite, l’Inconnue en conclut qu’elle avait bien fait de cacher sa laideur. Seul le cocher lui lança un regard suspicieux, sans doute pour s’assurer qu’elle n’était pas un malandrin des chemins.

Quand le jour commença à décliner, elle approcha d’un bourg défendu par une enceinte fortifiée. Au centre s’ouvrait une massive porte de bois entre deux grandes statues d’airain. Une représentait un homme barbu au sourire bienveillant, mais avec un trident dans le poing. L’autre, une femme casquée vêtue d’une toge et maniant des éclairs. À leurs pieds, des gens s’arrêtaient pour prier ou déposer des offrandes avant d’entrer en ville. Ces deux statues agitèrent la mémoire de l’Inconnue, sans pour autant éclairer le gouffre de ses souvenirs. Pour lever le voile de ses interrogations, elle héla un passant.

— Bonjour, mon ami, pourrais-tu me renseigner sur ces personnages ? Je… je viens d’un lointain pays et suis intriguée par tant de dévotion.

L’homme tenta de percer l’ombre sous la capuche, mais ne vit que des lèvres fines et un menton glabre. Il supposa avoir affaire à un jeunot.

— Je ne sais pas d’où tu arrives, petit, mais ce doit être sacrément loin pour ne pas reconnaitre le Protecteur et l’Harmonique ! Le peuple de Faërie les vénère. Respecte-les et la chance te sourira, allez, bonne journée à toi l’Étranger.

L’homme pressé l’abandonna et ce fut dans l’indifférence la plus totale qu’elle franchit la porte après un dernier regard aux représentations divines. De l’autre côté des murs, elle se retrouva sur une place bondée de monde. Aussitôt, elle se sentit oppressée, à la limite de la panique. Une foule de gens affairés s’y bousculait avant de disparaître dans d’étroites ruelles. L’envie de griffer ou mordre tous ces individus qui la frôlaient, la poussaient sans vergogne, lui tira un sifflement rageur.

Alors que la nuit tombait et que la pluie faisait son retour, elle remonta les pavés gluants, toujours en direction du nord. Elle ne croisa presque personne dans ce coin sordide, sans doute un quartier pauvre de la ville. Une forte odeur de détritus et d’urine empuantissait l’air tandis que des rats vagabondaient en toute impunité. Elle voûta les épaules, resserra les pans de sa cape où ses doigts crispés découvrirent une poche secrète cousue dans la doublure. Elle la palpa, sentit la présence de pièces de monnaie cachées là par la fermière ou son mari.

À ce moment, une porte claqua, mais pas avant d’avoir laissé échapper un fumet alléchant. L’Inconnue leva les yeux sur le panneau de bois mentionnant une taverne, entendit son estomac gargouiller, et décida d’entrer à son tour.

Aussitôt, un capharnaüm de conversations et de rires gras agressa ses oreilles. Ici, l’odeur différait du dehors, mélange de transpiration humaine, d’alcool et de victuailles. Drapée dans l’ombre de sa capuche, la femme avisa une table libre, loin du comptoir où s’agitait une populace masculine. Elle se faufila entre eux et s’assit à l’écart des regards, mais pas de l’œil assidu d’une serveuse.

— Qu’est-ce qu’tu prends, mon biquet ? Une cervoise ? T’as faim ?

L’inconnue dévoila son visage, inquiète de déclencher une nouvelle réaction de rejet. Les yeux de l’employée s’agrandirent de surprise.

— Par le Protecteur, t’es dingue de te pointer dans ce bouge ! C’est pas la place d’une donzelle jolie comme toi !

— Je suis… belle ?

La question posée avec naturel et sincérité désarçonna la fille d’auberge. Elle arqua les sourcils, cherchant à savoir si sa cliente plaisantait.

— Tu te fous de moi ou t’es demeurée ? Tu mets hors-jeu toutes les concubines du coin. Barre-toi vite avant d’avoir des embrouilles !

Un sourire radieux illumina les traits de la femme sans nom.

En aucun cas elle ne semblait préoccupée par la mise en garde de la serveuse qui haussa les épaules.

— Bon, après tout, c’que tu fais d’ta vie te regarde, c’est pas mes oignons. J’t’aurai prévenue. Si tu veux bèqueter, on a du ragoût de lapin.

— Va pour le ragoût. J’ai tellement faim que je pourrai manger n’importe quoi ! Et apporte-moi de l’eau aussi, ma Sœur.

— Ça marche. Gaffe à tes fesses !

La tenancière s’éloigna en slalomant entre les tables. Elle revint quelque temps plus tard avec une assiette fumante, des couverts et un pichet, puis reprit sa chasse aux clients.

Alors que l’Inconnue entamait son repas, un costaud plein d’assurance la rejoignit. À son flanc battait un glaive et des cicatrices sur ses biceps attestaient d’une existence tumultueuse. L’homme s’empara d’une chaise, s’assit au plus près d’elle, un bras sur la table. Son autre main s’égara dessous.

— On dirait qu’m’dame crève la dalle. T’aurais pas aussi faim d’aut’chose ?

Son haleine empestait l’alcool, ses doigts calleux se posèrent sur le genou dénudé, cherchèrent à se faufiler sous la tunique. La femme le foudroya du regard.

— Ben quoi ? Pourquoi tu m’fixes comme ça ? Tu crois m’faire peur ? s’exclama-t-il.

En quelque sorte, oui. L’Inconnue s’attendait à quelque chose de spécial en croisant les yeux avinés. Mais comme rien ne se produisit… elle transperça la main sur la table de son couteau à viande. Le cri de l’homme s’éteignit contre la cruche qui lui fracassa le nez. La femme enroula ses doigts dans la tignasse humide et ramena la tête vers le bas. L’écuelle de ragoût s’envola, des dents s’échappèrent de la bouche ensanglantée. À moitié assommé, le malotru n’opposa pas la moindre résistance quand elle lui dégrafa le ceinturon, dégaina l’arme, puis posa le fil aiguisé sur la gorge offerte. L’Inconnue arracha le couteau planté dans la table d’un geste sec, tout en lui susurrant à l’oreille :

— Il vaudrait mieux en rester là. Je garde ta lame pour laver mon affront. Maintenant, va-t’en et laisse-moi tranquille. Je serai moins magnanime la prochaine fois.

Le bonhomme gémit, rampa pour s’éloigner de cette furie qui venait de lui flanquer la plus mémorable des corrections. Pendant ce temps, elle jouait du glaive pour évaluer son équilibre. Sa dextérité déconcertante musela toute tentative de récidive. Son adversaire jugea préférable de s’éclipser. Les autres clients tournèrent le dos et reprirent dans l’indifférence leur beuverie, habitués aux rixes de taverne.

Le calme revenu, l’Inconnue s’interrogea sur l’aisance avec laquelle elle s’était débarrassée du lourdaud. Une explosion de violence parfaitement maîtrisée. Si sa mémoire avait bel et bien disparu, son corps savait encore se défendre.

Qui était-elle bon sang ?

La serveuse se présenta à sa table avec une nouvelle assiette de ragoût.

— Offert par la maison, lâcha-t-elle d’une voix admirative. Jamais vu une donzelle dérouiller un bonhomme comme tu l’as fait. Une vraie amazone d’Avalon !

— Avalon ?

— Ben oui. L’Île des Brumes. Tu connais pas ?

L’Inconnue l’attrapa par le bras et s’y cramponna comme une naufragée.

— Dis m’en davantage !

— Holà, t’emballe pas, ma belle ! C’est un coin maudit. Faudrait d’ailleurs être fou pour y mettre les pieds. Ceux qui s’y sont risqués sont jamais r’venus.

— Comment ça ?

La fille d’auberge embrassa le médaillon à l’effigie du Protecteur qui pendait à son cou.

— Ben j’te l’ai dit ! À cause de la malédiction ! On raconte qu’l’ancienne reine rôde là-bas, transformée en démon par l’Harmonique. Y a plus personne à part elle !

— La souveraine de qui ? Et pourquoi ne reste-t-il personne ?

— Y a très longtemps, c’était la demeure des amazones. Jusqu’au jour où le Protecteur s’est pointé pour séduire la reine à la beauté légendaire. Mais celle-ci l’a repoussé et s’est refusée à lui. Pendant que le frangin furibard plongeait l’île dans des brumes éternelles, l’Harmonique s’est aussi fâchée tout rouge. C’était pas normal qu’une humaine résiste à un dieu ! Alors la sœurette a puni la patronne d’Avalon et l’aurait changée en créature hideuse au pouvoir destructeur. À tel point que maintenant y a plus d’amazones en Faërie ! Toutes parties ou mortes ! Bon, comme j’te l’ai dit, ça remonte à vieux tout ça.

— À combien de temps ? questionna l’Inconnue.

— Deux ou trois cents ans, va savoir. Mais mon grand-père m’en parlait déjà pour me foutre la frousse quand j’étais p’tite, et il racontait que son grand-père faisait pareil. Et toi, qu’est-ce que tu cherches ici, au fait ?

— Je l’ignore. Je… je dois trouver quelque chose. Ou plutôt quelqu’un. Un homme blond avec d’étranges ronds fumés posés sur les yeux.

La fille d’auberge blêmit soudain, réédita le même signe que la fermière avec ses index croisés et prononça les paroles protectrices.

— Laisse tomber, ma belle. Celui qu’tu décris s’appelle Perséus, le mage le plus puissant de tout Faërie. Parti on ne sait où il y a une lunaison, il est revenu avec ces trucs bizarres sur le nez et s’est enfermé dans sa demeure. Parait qu’il a acquis un nouveau pouvoir qui fige la vie dans les veines !

— Où est cet homme ?

— Tu le trouveras au nord de la ville. J’sais pas ce qu’tu lui veux, mais tu peux pas rater sa tour. Elle brille dans la nuit. Personne n’en ressort vivant, pas même les catins qu’il y a invitées ! Si t’es suicidaire… libre à toi.

Sur ce, elle tourna les talons et s’éloigna en marmonnant que cette femme était complètement zinzin. L’inconnue acheva son repas, sauça jusqu’à la dernière goutte son assiette. Rassasiée, elle abandonna sur la table les pièces trouvées dans la poche du manteau, se leva et boucla le glaive à sa taille.

Se confronter au mage Perséus relevait sans aucun doute de la folie, comme l’avait fait remarquer la serveuse. Mais impossible d’échapper au besoin irrationnel qui torturait son âme.

Elle devait s’introduire dans l’antre du dangereux sorcier…

***

La tour se trouvait dans un coin reculé de la ville, vide de toute habitation. Adossée aux remparts, elle défiait quiconque de s’aventurer à l’intérieur de ses murs. Dans la nuit, d’étranges symboles cabalistiques miroitaient sur les blocs de granit assemblés avec une minutie surnaturelle. L’Inconnue éleva le regard jusqu’au sommet où une lumière diffuse s’échappait de vitrages colorés. Là-haut, quelqu’un ne dormait pas.

Sans ressentir de crainte, la femme poussa la porte non verrouillée. De l’autre côté, un hall plongé dans la pénombre l’attendait. Elle s’y engagea alors que l’ouverture se refermait d’elle-même. Le bruit de ses talons sur des dalles de marbre lui tira une grimace, car ici, chaque son semblait amplifié à l’excès. Une prudence élémentaire lui dicta d’ôter ses bottes pour retrouver le contact naturel du sol sur la plante des pieds.

De l’encens embaumait l’air de senteurs suaves, des statues d’animaux réalisées par un artiste de talent faisaient office de meuble. Un escalier en colimaçon sinuait en périphérie du vestibule pour donner accès aux niveaux supérieurs. La femme le gravit dans un silence sépulcral.

Arrivée en haut des marches, ses orteils foulèrent le moelleux de tapis, preuve d’un certain goût du luxe qui se dévoilait aussi dans les riches tableaux sur les murs. En passant devant un grand miroir, elle se trouva gagnée par une crainte irrationnelle. Incapable de supporter son reflet, elle détourna le regard pour se caler face à la porte ouverte d’où émanait la lumière. L’Inconnue s’y sentit attirée tel un papillon nocturne par la flamme. Capuche tirée sur le visage, elle pénétra dans la pièce au risque de se consumer les ailes.

Un feu verdâtre, anormal, dansait dans une cheminée. Fait à partir de rien, il brûlait malgré l’absence de bûches. Ses lueurs dévoilaient une autre collection de statues, humaines cette fois. Des femmes nues, ou à moitié dévêtues, aux traits déformés par la terreur, taillés avec un réalisme saisissant. Elles étaient disposées de façon aléatoire, certaines en plein milieu du passage. Voir ces sculptures criantes de vérité la perturba, car elles lui semblèrent familières. Tout du moins, elle eut l’impression d’en avoir déjà rencontré de telles par le passé. Devant l’âtre, un haut fauteuil de bois projetait une ombre mouvante au rythme de la jambe qui se balançait sur l’accoudoir.

— Très imprudent de t’introduire en voleur dans la demeure d’un mage, lâcha une voix laconique.

— Je ne suis pas une voleuse, rétorqua l’Inconnue.

— Une femme ? Ton timbre n’a rien de mélodieux. Il tient plus du croassement d’un corbeau et je ne me rappelle pas avoir convoqué de catins ce soir.

Intrigué, l’homme se leva de son siège et lui fit face. D’étranges ronds fumés cerclés de métal doré masquaient ses yeux, un sourire narquois s’étirait sur ses lèvres. Aucun doute, c’était bien celui dont elle gardait souvenir.

— Aurais-tu l’amabilité de baisser ta capuche afin que je puisse te voir ? lança-t-il.

L’inconnue s’exécuta sans se poser de question. Elle n’avait rien à cacher après tout.

— Satisfait ?

— Par les Dieux ! Que voilà une magnifique surprise pour pimenter ma nuit !

Mais le sourire de Perséus se figea, vite remplacé par un froncement de sourcils. Sa voix perdit jovialité et assurance.

— Je te connais, non ? Tu… TOI ! Impossible ! Je t’ai tuée ! s’exclama-t-il.

Il l’avait tuée ? Mais que racontait-il ? Elle se sentait tout ce qu’il y avait de plus vivant, bien que le sorcier semblât catégorique.

— Les arcanes de Delphae attestaient pourtant de ta mortalité ? À moins que… oui, évidement ! Ton sang magique ! Dans tes veines il coule en poison, mais celui de tes artères possède la faculté de ressusciter les morts ! Il a dû t’en rester assez pour renaître après que je t’ai égorgée. L’euphorie de la victoire m’a rendu négligent. J’aurais dû te couper la tête comme le conseillait le grimoire.

— Tu sembles bien me connaître, avança la femme incertaine.

— Évidemment ! Tu es Médusa, l’ancienne reine amazone maudite par l’Harmonique. Te voir sans ta chevelure serpentine de Gorgone montre à quel point ton physique rivalise avec celui des Dieux. Je comprends le trouble du Protecteur.

— Je suis une Gorgone ?

Perséus fronça les sourcils.

— Tu ne te souviens de rien ?

L’Inconnue secoua la tête, désemparée. Le mage reprit.

— La résurrection semble avoir effacé une grande partie de ta mémoire. Pas en intégralité, puisque tu conserves encore le langage. Je suppose qu’il te reste aussi des réminiscences de notre rencontre, une sorte de connexion établie lors de l’échange et qui t’a attirée jusqu’ici.

— De quel échange parles-tu ?

Sa surprise disparue, le sorcier bomba le torse.

— En tant que Gorgone, tu possédais un pouvoir redoutable. Celui de pétrifier tous ceux qui croisaient ton regard. Il a d’ailleurs causé l’extinction des amazones d’Avalon. Tu as tué par inadvertance pas mal de tes sœurs, et les survivantes ont dû se résigner à quitter l’Île des Brumes pour ne pas subir sort identique. Toi, tu es restée là-bas afin d’éviter de nuire à d’autres. Un sacrifice louable.

Perséus lui tournait autour, les mains dans le dos, sûr de lui désormais.

— J’ai longtemps cherché comment accaparer ton terrible don, tout en m’en protégeant. Et j’ai trouvé.

Il tapota d’un doigt ses verres fumés.

— Grâce à ça. Une brillante invention. Ces lentilles m’ont préservé lors de notre rencontre, car tu ne pouvais capter mon regard. Ton incapacité à exercer le maléfice m’a octroyé l’avantage. Pourtant, tu as bien failli m’avoir avec ton arc et tes flèches empoisonnées.

— C’est ainsi que tu m’as vaincue ? Par duperie ?

— Oui. Une supercherie qui n’entache en rien ma victoire arrachée de haute lutte. J’ai même dû user d’un artifice de dernier recours pour te maîtriser : la poudre du lotus noir. Malgré l’abrutissement de la drogue, tu as résisté. Je te revois m’invectiver, allongée dans la boue, à moitié paralysée, mais toujours vindicative alors que je lançais l’enchantement final.

— Que m’as-tu fait, là-bas ? s’inquiéta la Gorgone.

— J’avais travaillé des années à mettre au point un sort combinant magie soustractive et additive. Mais l’incantation a mal fonctionné. Elle a en fait échangé nos yeux. La douleur nous a terrassés l’un comme l’autre, mais j’ai récupéré plus vite, et pendant que tu reposais inconsciente, je t’ai égorgée.

— Tu… tu as… volé… mes yeux ? balbutia Médusa.

— Oui. Une réussite indéniable, comme tu le vois. J’ai déjà commencé à m’exercer, sourit Perséus en désignant les statues alentour. Et grâce à mes verres, je peux malgré tout mener une existence quasi normale.

Une colère sans nom flamba dans les veines de la Gorgone. Elle qui avait été le jouet de dieux, d’un mage, sentit sans sang bouillir. Ses muscles se contractèrent et sans prévenir, elle bondit sur le sorcier, l’envoya rouler par terre en cherchant à l’étrangler. Elle hurlait de rage.

— Sale pourriture ! Tu as violé ma chair, pris ma vie, anéanti ma mémoire ! Je veux tout récupérer ! Rends-moi mes souvenirs !

Perséus parvint à gargouiller une incantation malgré les doigts qui comprimaient sa trachée. Une énorme pression s’exerça sur le ventre de Médusa. Le sort la propulsa dans les airs à l’autre bout de la pièce. Elle retomba sur une des statues qui vacilla avant de se fracasser au sol. De lourds fragments emprisonnèrent sa cape. Dégrafant l’attache à la hâte, l’amazone se relevait quand la force invisible la frappa encore plus fort. Elle glissa par terre jusque dans le couloir et rencontra le mur ou elle s’écrasa telle une poupée brisée.

— Espèce de sauvage ! cria le mage furieux. Comment oses-tu poser les mains sur moi ! Je suis le thaumaturge le plus puissant de Faërie !

Médusa rampa se mettre à l’abri dans l’ombre du corridor. Le dos plaqué à la paroi, réfugiée derrière un meuble, elle haletait, grimaçante de douleur. Ses côtes la faisaient souffrir à chaque inspiration. Sans doute plusieurs étaient cassées. Son cerveau fébrile cherchait une échappatoire. Ses doigts crispés serraient son glaive, une arme dérisoire face à la magie du sorcier.

— Je vais te transformer en pierre. Tu viendras enrichir ma collection et je pourrais te contempler à loisir chaque jour qui passe !

Dans le miroir accroché en face, elle aperçut le profil d’aigle de Perséus se rapprocher de sa cachette. Encore quelques pas, et il l’atteindrait. Le mage posa les mains sur ses verres fumés et commença à les relever. Dessous, une lueur phosphorescente embrasait ses iris.

Sans réfléchir, à l’aveugle, la Gorgone pivota et balança son bras armé au moment où il arrivait. La lame affutée rencontra la chair, continua à travers os et tendons. La tête se détacha du corps, s’envola dans une gerbe écarlate, roula pour finir sa course un peu plus loin.

Pas encore tirée d’affaire, Médusa ne pouvait prendre le risque de croiser le regard ravageur du mort. Elle se déshabilla, puis lança au jugé sa tunique sur le crâne dont elle voyait l’arrière se refléter dans la glace. Par chance, le vêtement retomba dessus et masqua les orbites démoniaques. Elle ne craignait plus rien.

Adossée au mur, elle se laissa glisser jusqu’au sol avec un soupir de soulagement. Sans la pression du combat, son cœur reprit un rythme normal. Devant elle, le miroir lui renvoya l’image d’un corps parfait, meurtri, d’un visage aux iris verts qui ne lui appartenaient pas, mais faisaient néanmoins partie d’elle.

Une intense tristesse comprima sa poitrine. Elle ne retrouverait jamais ses yeux, pas plus que la mémoire.

Son regard dériva sur le tissu imbibé de sang. L’amazone glissa la main dessous, empoigna les boucles blondes et, paupières baissées, éleva la tête tranchée devant la glace. Les puipilles démoniaques brillaient toujours d’une lueur phosphorescente. Leur magie transforma les traits de Perséus en une matière lisse semblable au marbre, l’éclat meurtrier au fond des orbites diminua d’intensité avant de s’éteindre à jamais.

Quand les cheveux durcirent entre ses doigts, elle comprit que le maléfice avait accompli son œuvre. En observant la face pétrifiée, Médusa sentit un rictus de haine déformer sa bouche. Elle lança de toutes ses forces le crâne devenu pierre. Il se brisa contre le mur en mille morceaux. Des fragments grisâtres s’éparpillèrent sur le sol qu’elle balaya avec dédain de la pointe des orteils.

Le cœur lourd, la Gorgone revint dans l’antre du sorcier où le feu magique s’était tari, plongeant la pièce dans la pénombre. Elle récupéra sa cape sous les morceaux de la catin statufiée, eut une pensée navrée pour toutes ces victimes innocentes, à jamais figées dans leur écrin, un peu par sa faute.

Elle quitta la tour sans se retourner.

Une fois à l’extérieur, elle inspira l’air frais, resserra autour de son corps nu les pans de tissu en regardant la lune scintiller dans un ciel vide de nuages. Une nuit pure, vierge, aux évènements dont la portée éclairait un nouveau futur. Pour la première fois depuis des lustres, elle était libre. D’une certaine manière, l’homme qui lui avait volé souvenirs et pouvoir venait de la sauver. Débarrassée de sa malédiction, Médusa n’était plus qu’une femme magnifique, une presque déesse à la jeunesse éternelle.

Maintenant, quelle conduite tenir ?

Un nom surgit. Les amazones.

Le sorcier avait dit qu’elles avaient fui Avalon. Serait-il possible que leurs descendantes aient depuis fondé une communauté ailleurs ? Médusa réfléchit, en proie au désarroi de l’incertitude. Elle s’accrocha à ce fragile espoir de toutes ses forces, le seul qui lui restait, car ses sœurs perdues possédaient sans doute les clefs de sa mémoire, véhiculées à travers les légendes de leur exode.

Un sourire s’épanouit sur les lèvres auparavant serrées par le doute.

Oui.

Nantie de son sang magique, elle allait arpenter le monde jusqu’à les retrouver, même si cela l’amenait à la fin des temps.

FIN

Note de l’auteur : histoire librement inspirée de la légende de Persée et de Méduse, avec des clins d’oeil à la mythologie arthurienne et grecque.

Quant à l’idée générale, elle résulte d’un article sur la sculpture de l’artiste argentin Luciano Garbati exposée devant la New York County Criminal Courtt : https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2020/10/23/a-new-york-une-representation-de-meduse-et-persee-fait-polemique_6057140_4500055.html

FRAGMENTS D'IMAGINAIRE

Par Eric BARREND

À propos de l’auteur de FRAGMENTS D'IMAGINAIRE …

Dès mon plus jeune âge, j’ai été biberonné aux histoires d’Héroic Fantasy et de SF (Robert E Howard, Peter F Hamilton, Brandon Sanderson, David Gemmel, Frank Herbert, Brent Weeks, Dan Simmons et tant d’autres…), sans jamais lâcher l’affaire malgré le temps qui passe.

Encore adolescent, les premières idées d’un récit mêlant SF et Fantasy germèrent et je m’empressais de les scribouiller sur des feuilles à gros carreaux à l’encre effaçable (quelle galère !). Puis tout sombra dans l’oubli. Retrouver cette ébauche au fond d’un placard (bien des années plus tard) me donna l’envie de concrétiser mon rêve de gosse. De fil en aiguille naquit un premier roman à l’existence tumultueuse qui a depuis changé de nom (ÉLYSION) et vient de se transformer en duologie !

Pour mon plus grand plaisir, je me lançais par la suite dans la rédaction de Nouvelles que je partage ici avec vous. J’apprécie particulièrement ce format court où en peu de lignes il faut donner vie à un univers complet.