Sur une lointaine planète, les monstres osent fouler les terres des anges. Le prix de cette infamie s'avère incommensurable...
Les Éthérés nous ont trouvés.
Les nuages s’amalgament en une masse sombre qui progresse, se rapproche de nous à l’encontre du vent. Au centre se distingue une couronne métallique où apparaît une sphère de tempête. Son halo crépite d’éclairs bleutés, reflets intermittents d’une présence à venir que nous connaissons malheureusement par cœur.
L’air s’emplit d’un désagréable effluve d’ozone. Ma toison se hérisse sous l’influence de la charge électrostatique qui agite les cieux. Du tréfonds de ma poitrine naissent de sourds grognements. Mes oreilles pointues frémissent quand Oris me caresse la joue pour m’apaiser. Ses yeux jaunes globuleux se posent sur moi. J’y lis la résignation d’une fin inéluctable.
— Il faut nous séparer, Promé. Maintenant, m’annonce-t-elle.
Son timbre rocailleux ne retranscrit aucune peur, juste une profonde amertume. Mes lèvres verruqueuses se retroussent en signe de refus, dévoilent mes crocs. Je ne veux pas la perdre.
Ma voix gronde, déterminée.
— Je vais les attirer. Reste cachée.
— Arrête Promé, tu sais bien que cela ne fonctionnera pas. Ils nous ont suffisamment traqués pour montrer qu’aucun abri ne trompe leur vigilance.
Je vais et viens sur place, tel un animal prisonnier d’une cage immatérielle. Bien que vaste, notre grande île n’en demeure pas moins une geôle. Cernée par les eaux, notre tribu n’a pu fuir au-delà de cette terre ocre parsemée de forêts. Nous l’avons sillonnée sans relâche à la recherche d’une échappatoire. En vain.
— Inutile de t’agiter ainsi, me tance-t-elle. Ils sont les Éthérés et rien de ce que nous avons tenté jusqu’alors ne les a stoppés.
Ces paroles pleines de sens me rappellent le début du génocide, notre impuissance à contrer l’armée d’envahisseurs venue de l’autre côté du monde. Les anges ont surgi par centaines de l’anneau de téléportation. Ils nous ont moissonnés de leurs lames jusqu’à ce que ne subsiste qu’une poignée d’entre nous. Un vrai carnage.
Une fois notre population réduite à peau de chagrin, les troupes ont regagné leurs terres lointaines. Depuis, seuls les Quatre persistent. Ce sont les plus puissants. Tels d’impitoyables messagers de l’Apocalypse, ils reviennent dès que la machine infernale au-dessus de nos têtes détecte une présence. Nous avons beau nous cacher au plus profond des bosquets, rien ne leur échappe.
La colère m’enflamme. Mon poing se dresse vers les cieux où roulent les obscurs nuages. Un geste de rébellion ô combien futile, car tout semble déjà écrit. Pourtant je ne peux m’empêcher de cracher ma haine.
— Sales pourritures d’anges !
— Les choses vont changer, me répond Oris d’un ton stoïque. Ce soir le voile de la prophétie se lève.
Je grogne. La prophétie. Celle inscrite dans la mémoire du Cristal. Notre espoir, mais aussi notre condamnation, car cela signifie qu’il n’en restera qu’un. Je ne veux pas être celui-là !
— Je t’aime Oris. Je ne supporterai pas de les voir t’arracher l’Éternum comme à tant d’autres. Je…
Son doigt se pose sur ma bouche. La pointe d’une griffe me fait taire. Je soupire et baisse la tête. Sous la couche de poussière à mes pieds, des myriades de veines de quartz s’entremêlent. Elles forment le réseau complexe du Cristal, sinuent jusqu’à la grotte volcanique d’où il émergea, expulsé des entrailles du monde. Ce sont les ramifications de sa conscience.
Le Cristal transcende le simple minéral. C’est une entité vivante, intelligente au-delà de notre entendement. En peu de temps, ses radiations nous ont modifiés. Pas embellis, juste changés. Grâce à elle, nous sommes passés d’animaux difformes animés par nos instincts, au rang d’êtres évolués. Hélas, pour notre malheur, notre sang a muté. En lieu et place de celui des origines, un fluide argenté coule désormais dans nos artères : l’Éternum. Et son aura si particulière détectée par les machines des Éthérés devient cause de notre extinction.
Mes noires pensées s’effacent au contact du corps d’Oris serré contre le mien. Je garde les paupières closes afin de conserver ces instants de grâce suspendue. Son odeur de musc délicat flatte mes narines, m’enivre. Mais sa senteur s’estompe, ainsi que sa présence. Elle est partie. Ne me reste que le vide de son absence.
L’envie de la contempler une ultime fois me pousse à rouvrir les yeux. Tandis que la masse dans le ciel fond sur nous, je la vois s’éloigner sur l’étendue ocre. La vitesse noie sa forme bondissante dans une brume de poussière. Notre mutation s’est intensifiée, notre métabolisme accéléré. Nous devenons plus forts, plus rapides, mais le rythme de cette évolution s’avère trop lent.
Tant sont morts. Tous sont morts. À peine éclose, mon espèce s’éteint déjà, car les Éthérés ne nous ont laissé aucun répit. D’ici peu, ils nous auront effacés de la surface du monde.
Oris et moi sommes les derniers, et ce soir, l’un de nous deux disparaîtra.
Je détourne à regret mon regard de sa fière silhouette et emplis mes poumons. L’imminence de la venue de ceux que nous appelons les Cavaliers de l’Apocalypse altère la saveur de l’air, le souille.
Mes pieds frôlent une veine de quartz. À travers eux, je me connecte à mon Focal et m’aligne sur le pouls qui bat sous terre. Je m’abreuve, pompe l’énergie élémentale retransmise par le réseau. Son pouvoir afflue. Le sable crisse entre mes orteils qui se contractent, mes muscles se tendent, je vibre à l’unisson du Cristal.
Acceptation… Telle est la voie.
Puis je cours.
Je m’éloigne dans la direction opposée à celle d’Oris. Mon cœur double bat fort. Je refoule ma peine derrière la rage animale qui enfle en moi.
J’espère qu’ils me choisiront.
Je ne veux pas mener la dernière danse.
***
Dans la sombre nuée se devine une couronne métallique imposante. En son centre, une tempête furieuse confinée dans une sphère aveuglante fracture la trame du réel. Les cieux se déchirent. Du vide où tournoient les photons en folie se dessinent des formes humanoïdes. Elles tremblotent, leur contour encore indécis, puis s’affermissent et prennent substance. Arrivés du vaste continent aux antipodes de l’île aux monstres, les Quatre apparaissent dans le ciel redevenu vierge.
Leur peau d’or pur luit au soleil. Ils sont nus. Ils déploient leurs ailes transparentes faites d’un délicat assemblage de chitine irisée. Elles brassent l’air en rythme, soutenant leurs hôtes alors qu’ils récupèrent leurs armes. Celles-ci sont accrochées en périphérie de l’anneau de téléportation où seule la matière organique transite.
Les anges activent leurs engins de mort. Le flux disruptif s’étire et forme une lame lumineuse qui occasionne des blessures dont même eux ne peuvent guérir.
Les Cavaliers de l’Apocalypse entament une descente parfaitement synchronisée. Ils planent au-dessus de la plaine aux nuances jaune, brun et rouge, à la recherche de leur cible. L’un d’eux pointe de son épée les formes qui caracolent dans des directions opposées. Ses lèvres exquises s’ouvrent :
...