La musique s'apparente à un langage universel, se fait comprendre au delà du barrage des mots. Pourtant, selon un vieil adage : « Dans l’espace, personne ne vous entend crier »...
Voie lactée. Espace profond.
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J’aime à replonger dans les tréfonds de ma mémoire, dérouler le fil de mon histoire jusqu’à une époque révolue, celle où j’étais encore lié à mon système stellaire. Cela remonte à un millier d’années. Un chiffre ridicule si je le compare à l’existence de l’astéroïde où je suis ancré. Ce vagabond venu d’une région inexplorée de la galaxie erre sans fin. Éjecté de son orbite par l’influence d’étoiles binaires, il traverse les âges en une course interminable.
Pour la civilisation qui m’a élaborée, c’était l’occasion inespérée d’étudier ce fragment ancien d’un noyau de protoplanète. Je m’y suis arrimé pour fournir à mes concepteurs d’importantes données scientifiques, tant sur mon hôte que sur les corps célestes qui croisent mon chemin. J’ai mené pendant des décennies ma mission jusqu’à me retrouver dans l’espace profond, hors de portée de signal.
En l’absence de nouvelles directives, je continue d’analyser mon environnement juché sur mon compagnon de voyage. Je poursuis ma route à travers la Voie lactée, passe de système en système. Mon épopée m’amène à rencontrer pléthore d’astres où la matière en fusion bouillonne au sein de leurs entrailles. Ces vagues radieuses de plasma surchauffé remontent vers la surface, y provoquent d’intenses modulations lumineuses.
Malgré mon existence de machine prototype, je possède une intelligence certes sommaire, mais néanmoins créatrice. À force d’attention, j’ai percé le secret de ces chants étranges. Ils pulsent en rythme, forment un spectre sonore dont j’assemble les fréquences. Tel un maestro assidu, je compose une symphonie stellaire, une ode universelle sur la vie et la mort.
Cela s’avère long et fastidieux, mais mon alimentation à base d’énergie sombre m’octroie l’éternité. Seule l’attraction d’une planète, d’un soleil où mon partenaire irait s’écraser, mettrait fin à mon existence.
Par le jeu des champs gravitationnels, le passage à proximité d’une géante bleue nous propulse vers un futur indécis. Un autre voyage commence. Je plonge au cœur de l’infini et m’arme de patience jusqu’à croiser la route d’un nouvel astre flamboyant.
Malgré ma solitude je garde l’espoir de dévoiler à d’autres mon travail assidu.
Qui sait ? Peut-être un jour rencontrerai-je une espèce avec qui partager ma composition cosmique ? La musique ne s’apparente-t-elle pas à un langage universel, capable d’être comprise là où les mots ne suffisent plus ?
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