Dans les brumes des montagnes scandinaves, la voie du sabre va s'exprimer
Incapables de s’adapter à l’altitude, les bouleaux renoncèrent à leur hégémonie et cédèrent place aux pins, véritables souverains d’un paysage scandinave sévère aux vallons abrupts. À l’ombre des ramures cendrées, le tapis d’épines craquait sous les pas d’une silhouette volontaire. Celle-ci marqua une pause pour reprendre son souffle, gonfla ses poumons d’air frais. Un menton imberbe sortit d’une capuche de bure, se releva vers les montagnes qui se dévoilaient, imposantes, majestueuses, encore couvertes de neiges. La vue de leurs cimes altières noyées de brumes provoqua l’apparition d’un sourire.
Des narines frémirent aux parfums de la forêt, subtiles odeurs d’humus mélangées à la puissance des résineux. Ces senteurs réveillèrent d’anciens souvenirs. Deux fossettes d’amertume creusèrent les commissures d’une bouche désertée par la joie. Des doigts minces, mais forts se crispèrent sur le bâton de randonnée. La marche reprit, chaque nouveau pas plus décidé que le précédent.
L’horizon commençait à se charger de nuages annonciateurs d’un orage, accompagné par la chute de gouttes éparses. Les jambes gainées de cuir s’activèrent tandis que résonnaient les premiers roulements de tonnerre. En peu de temps, des éclairs bleutés zébrèrent les cieux qui déversèrent des trombes d’eau. Sous la pèlerine imbibée, les épaules se voutèrent, tentative illusoire de protection face à la colère des éléments. La marche rapide se transforma en course. Le corps trempé vacillait sous le vent, glissait sur le sol devenu boueux, mais ne renonçait pas. Ses déplacements ne montraient aucune hésitation malgré le rideau qui troublait le paysage.
Enfin, l’ombre d’un bâtiment isolé se dessina sous le déluge. Ce n’était qu’un fantôme de murs noircis de suie, une ancienne forge, trahie par la présence d’une enclume et d’un large foyer de pierre. Sans faire cas de la pluie, l’individu s’y dirigea, son cœur battant d’inquiétude.
Si ses recherches échouaient, tout son univers s’écroulait. Une main fébrile écarta les feuilles qui jonchaient le sol pour dévoiler la cache, plongea à l’intérieur sans hésiter. Après plus d’un an d’absence, quelqu’un l’avait peut-être découvert et volé ?
Un cri de joie déchira la nuit. Un bras s’éleva vers le ciel tourmenté, brandit un objet allongé empaqueté d’une toile huileuse, un objet à ses yeux plus précieux qu’une bourse emplie d’or. L’eau ruisselait sur le visage, se mêlait à ses larmes de soulagement.
La pluie s’intensifia. Dans un coin des ruines restait un morceau de toiture, un abri de chaume sous lequel la forme mouillée s’engouffra. Elle s’y tassa, enlaça ses jambes dans l’espoir vain de se réchauffer, nez enfoui entre les genoux, l’inestimable trésor serré contre sa poitrine. La tête encapuchonnée se posa contre une poutre noircie, les yeux gris se fermèrent, un profond soupir s’échappa des lèvres grelottantes :
— Bienvenue maison, Tsuki.
Le sommeil ne tarda pas à s’imposer, et avec lui le cauchemar qui hantait ses nuits.
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